19 janvier 2024

Pilules Roses, De l’ignorance en médecine » (Stock, 2023) de Juliette Ferry-Danini


Le SPASFON (phloroglucinol), vous connaissez bien sûr ! Qui n’a pas reçu, au cours de sa vie ce comprimé rose fuchsia, dragéifié façon bonbon, dont le nom à lui seul semble vous soulager du « spasme ». Il y a aussi la version lyoc pour les semi-urgences (« un pic plasmatique atteint en 15-20 minutes » nous informe la monographie) et une version injectable, « à administrer au moment de la crise ». Quant au suppositoire (on reconnait bien là un médicament français) quelle ne fut pas ma surprise en me plongeant dans la monographie (dont l’intégralité tient sur une page) de constater l’absence de rubrique « pharmacocinétique ».

Mais alors que sait-on sur ce médicament dont il s’est vendu en 2021 pas moins de 25 millions de boites (princeps et génériques), principalement à des femmes (près de 70 % des prescriptions) pour des douleurs de règles. Quel est son mécanisme d’action ? Quelles sont les données scientifiques disponibles pour justifier d’une telle utilisation ? 

C’est à ces question qu’a souhaité répondre Juliette Ferry-Danini spécialisée en philosophie de la médecine au travers d’une rigoureuse enquête scientifique, publiée dans un livre largement relayé sur les réseaux sociaux et dans les médias et intitulé « Pilules Roses, De l’ignorance en médecine ». 

Le livre qui se présente comme une enquête épistémologique et éthique rondement menée se lit d’une traite. En retournant aux origines du médicament, dans les années 1960 (à l’époque des visa, ancêtres de nos actuelles AMM), il apporte dans sa première partie des éléments historiques et économiques précieux pour comprendre la place occupée par le phloroglucinol sur le marché français. Tout commence dans les années 50 quand le laboratoire Lafon, créé par le pharmacien français Louis Lafon développe un médicament nommé VITBIL destiné à calmer les douleurs d’origine biliaire (typiquement féminines), à base d’aubier du tilleul. Quelques années plus tard, un chercheur du laboratoire découvre le phloroglucinol, principe actif de SPASFON, dans l’écorce de cet arbre. Et c’est en 1964 qu’est commercialisé SPASFON, qui devint rapidement le produit de référence parmi les antispasmodiques. 

En outre, l'autrice fournit des repères indispensables pour expliquer ce qu’est ou doit être la recherche scientifique, « essais cliniques randomisés, « evidence base medecine » mais aussi des notions d’éthique au travers de l’équipoise clinique*. A ce jeu-là, le phloroglucinol ne fait pas le poids. Les données des essais cliniques sont quasi inexistantes : cinq essais cliniques randomisés au total pour l’ensemble des indications (dont un en chinois jamais traduit) et le plus souvent aux résultats négatifs. L’un des rares essais qui conclut à une certaine efficacité du phloroglucinol (dans l’indication côlon irritable) a comme dernier auteur, un scientifique de la firme qui commercialise le médicament…. Juliette Ferry Danini en profite pour définir le biais de publication et l’intérêt pour les firmes de ne pas publier les études négatives, notion parfois oubliée. Quant à l’indication règles douloureuses, aucun essai randomisé n’a jamais été publié ! Dans ce contexte, l’autrice questionne l’inertie des autorités de santé qui n’ont à ce jour eu comme réponse qu’un déremboursement dans certaines indications. 

Enfin, le livre se veut un essai de philosophie féministe (cela pourrait en effrayer certains, moi la première). On pourrait craindre un livre revendicateur ou victimaire ; il n’en est rien. L’ouvrage questionne très justement et sans crier au scandale la douleur des femmes. Est-elle bien prise en considération ? La prescription abusive de phloroglucinol n’est-elle pas une réponse trop simple et expéditive à des douleurs réelles, parfois invalidantes mais dont les hommes et la médecine se désintéressent volontiers ? Ce sont toutes ces questions que pose la 2e partie du livre pour aboutir à la notion de placebo et de sa prescription en médecine. 

En 1968 le SPASFON est présenté dans le dictionnaire Vidal comme une molécule qui unit pour la première fois l’efficacité à l’innocuité. Il ne « nuit pas » …c’est l’argument avancé encore aujourd’hui par beaucoup (je vous laisse découvrir le Vidal 1968...)

En effet, certains à la question pourquoi le phloroglucinol est-il toujours sur le marché, plusieurs professionnels de santé répondront « parce qu’il a peu d’effet indésirables ». Peu oui... aucun, non assurément ! Gardons-en tête qu’il n’est pas dénué d’effet indésirable parmi lesquels d’exceptionnelles réactions allergiques et des toxidermies rares mais parfois sévères. 

D’aucuns diront que prescrire un placebo** peut être utile. A cette réponse Juliette Ferry-Danini répond catégoriquement par la négative et démontre les risques de prescrire un médicament non efficace et dont la seule efficacité éventuelle repose sur une croyance. Pour l’autrice, la prescription d’un placebo (pur ou impur pour le phloroglucinol) n’est jamais un acte anodin. Elle retarde ou nuit à une prescription optimale, elle fait abstraction du consentement éclairé indispensable en médecine et nuit à la relation de confiance soignant/patient au travers d’un acte mensonger. Quant aux vielles réclames pour le SPASFON qu’elle décrit, mon seul regret est de ne pas les trouver dans le livre pour mieux signifier l’importance du marketing et de la croyance qui entourent la prescription médicale. 

Au total je referme ce livre en m’interrogeant sur tous les « petits cousins » du SPASFON. Ne sont-ils pas un certain nombre ces autres médicaments largement prescrits sans preuve réelle de leur efficacité et qui mériteraient d’être décortiqués de la sorte

 *équipoise clinique ou incertitude au niveau de la communauté scientifique, définie par Freedman B. 

**le terme placebo vient du latin placere (« plaire »)

8 novembre 2023

L'Amour


Quel livre ! Que d'émotions nichées dans ces 90 pages. 

Un demi-siècle d'amour raconté si sobrement et si élégamment à la fois...

Jeanne et Jacques Moreau se rencontrent dans les années 60, ils se plaisent, se séduisent simplement, s'installent ensemble comme une évidence. Viennent ensuite les enfants, et un quotidien raconté avec pudeur et tendresse.

Pourquoi j'ai tant aimé ce livre ? Sans doute parce que je fais partie de ceux/celles qui pensent que s'aimer c'est accepter les défauts de l'autre, accepter la perte de la passion pour laisser la place à la tendresse et la complicité. Non, je ne crois pas à la fièvre qui dure, aux papillons dans le ventre tous les jours, en revanche je crois qu'on peut aimer passionnément partager son quotidien avec un Humain un poil râleur et un brin casanier ! (oui, toi !)

Et quand c'est François Bégaudeau qui le dit c'est tout simplement superbe... "Jacques énerve Jeanne à mettre des cornichons avec tout, à manger la peau du saucisson sec, à remettre un tee-shirt sale, à pas couvrir son crâne d’œuf à la plage, à laisser un rhume trainer plutôt que de prendre des antibiotiques, à dire un espèce de, à dire il mouille plutôt qu'il pleut, à dire car pour bus, à se moucher dans du Sopalin, à se tenir les mains sur les hanches que ça fait ressortir sa bedaine, à lancer les grillades de barbecue trop tôt, à laisser Bill entrer dans la salle d'eau, à piétiner dans la cuisine alors qu'il n'a rien à y faire puisque monsieur n'en fout pas une". 

Rien d’ostentatoire dans leur vie: simplement un demi-siècle d’amour sincère !

PS : le 18 novembre, dans une librairie creusoise au doux nom de "L'apothicaire", je rencontre Monsieur Begaudeau et avouons-le, je suis fébrile comme une adolescente...)

6 novembre 2023

Le théorème de Marguerite

La bande annonce ayant réussi à convaincre l'Homme de m'accompagner au cinéma, nous atterrissons dans une micro-salle pour aller voir le théorème de Marguerite. 

Marguerite, 24 ans, petite lunettes rondes, démarche atypique, gros pull de laine, est chercheuse en mathématique à l'ENS, en dernière année de thèse avec un directeur de thèse incarné par le formidable Darrousin. Son sujet : la conjecture de Goldbach à ce jour non entièrement démontrée (i.e. "Tout nombre entier pair supérieur à 3 peut s’écrire comme la somme de deux nombres premiers") (ne m'en demandez pas plus...) 

Mais tout bascule à la suite d'une erreur de raisonnement. En quelques minutes, tout vrille, 3 années de thèse inutiles, plus de projet solide, Marguerite décide de tout plaquer. Adieu l'ENS, la carrière de chercheuse, mais aussi les railleries machistes de l’établissement, les guerres de publications et la vie monacale de l'école normale (où elle vit en chaussons). 

Un peu paumée et sans objectif dans Paris, elle se trouve une coloc dans le quartier chinois avec une jeune danseuse aussi libérée et bordélique que notre héroïne est introvertie et obsessionnelle. Et comme il faut bien payer le loyer, la voila qui se lance dans des formations d'enquêtrices pour cosmétiques, un poil encombrée par son cerveau de chercheuse ("le sondage est biaisé" dit elle à la formatrice ahurie). 

C'est finalement grâce au Majong découvert dans les appartements cachés du propriétaire de son appartement qu'elle va exceller ! "Tout n'est que paires et brelans" dit-elle...Derrière ses prouesses à ce jeu chinois réapparait l'omniprésence des mathématiques. Elle ne peut pas vivre sans nombre premiers, équations, espaces infini de possibles. Petit à petit, les mathématiques ressurgissent, les murs de sa chambre se couvrent de formules... (quelle superbe scène que les murs de sa chambre, puis du salon transformés en tableau noir, recouverts de craie et de formules (auxquelles le spectateur ne comprend rien mais qui sonnent assurément comme de la poésie pour elle). 

Aidé d'un jeune chercheur (celui qui avait fichu sa thèse à terre en soulevant l'erreur), elle renfilera la costume de la chercheuse passionnée pour finalement résoudre un pan de l’équation de Goldbach. 

Et quand surgit - au milieu de la logique pure et de la névrose obsessionnelle, ce sentiment nouveau et incontrôlable qu'est le sentiment amoureux (celui qui n’obéit à aucune équation) on se dit là qu'on tient un très très joli film. 

Validé par l'Homme aussi qui m'a dit : on va retourner au ciné, ça fait du bien !!

31 juillet 2023

Lectures estivales

Petit résumé de mes lectures estivales.

L'amour des grands : un livre plein de charme sur les amours d'enfance.

La valse des petits pas : un roman chorale difficile à poser. On attend une adaptation ciné tant le livre s'y prête.

L'ange et le violoncelle (même autrice que la valse de petits pas) : faut croire qu'elle était moins inspirée tant ce livre m'a semblé totalement inintéressant. On dirait un livre pour enfant de 4 ans. Quoique... un livre de gosses contient plus de nuances.

Sa préférée : choc de noirceur.


Désenchantées

En plus d'avoir des sportives, j'ai parmi la bande de copines de ma salle de sport, quelques grandes lectrices. Du coup, nos cours de vélo se terminent souvent en petit salon littéraire. Ça s’échange (encore transpirantes) du livre de poche sous le manteau, ça se refile après des coups de pédales endiablés, les noms des auteurs préférés et ça commente les derniers coups de cœur. 

C'est donc ainsi que j'entends parler de Désenchantées. "Il faut ABSOLUMENT que tu le lises" me dit D (que je remercie). Et comme un signe, il m'attend dans le petit supermarché d'Auriol où je passe un grand weekend. 

J'attaque dès le retour de la supérette (oui oui, sur le trottoir j'ai lu le premier chapitre) et le charme opère immédiatement : me voila plongée dans une petite station thermale dans les années 90. Dans cette bourgade, la disparition de Sarah Leroy est à jamais dans la mémoire des habitants sans que la vérité n'ait été véritablement faite. Un type est en prison sait-on. Tout l'accuse... Jusqu'à l'arrivé de Fanny, journaliste de presse écrite qui se voit confier un papier sur l'affaire et qui revient sur les lieux de son enfance avec sa belle-fille (échanges acerbes assez jouissifs). C'est alors le passé qui remonte à la surface : rivalités féminines, guerres adolescentes mais aussi des liens d'amitiés indestructibles. Le livre est par ailleurs très bien construit entre (gentil) thriller, récit d’adolescence et roman contemporain sur nos relations à l'age adulte parfois plus compliquées qu'il n'y parait. Le tout entrecoupé d’éléments d'un narrateur anonyme qui détient l'explication. La fin est à la fois originale et émouvante. Bref, entre polar, roman générationnel et belle histoire d’amitié, un vrai bon moment de lecture.

25 mai 2023

La folie des chats

Ceux qui me connaissent savent que mon quotidien n'est plus le même depuis qu'un poilu à 4 pattes est entré dans ma vie il y a 18 mois. Mes nuits sont assurément plus courtes (5h50 est une heure parfaite pour manger les orteils) et mes angoisses plus intenses (quand je ne le vois pas revenir après 6 min en extérieur, je l'imagine sous une voiture...) mais quel bonheur d'avoir laissé rentrer ce chat chez moi. 

Sauf que les chats et moi c'est un peu nouveau. Il faut dire que j'ai toujours grandi avec des chiens. De ceux qui vous bavent dessus avec amour et sont toujours partants pour une ballade. Aussi, tout ce qui parle de chats et du comportement (étrange) des félins m’intéresse. Tout ce qui me permettrait de comprendre ces bizarreries, cette relation sans signe éloquent d'attachement, ces câlins qu'il ne faut pas réclamer et ces caresses qui peuvent se transformer en attaque en 10 secondes...

Et bien grâce au livre la folie des chats du Dr Claude Beata, j'ai compris PLEIN de choses. Claude Béata est vétérinaire, spécialisé en psychiatrie. Le livre est donc extrêmement documenté, très scientifique (mais pas pénible) à la fois dans ses éléments de neuropsychiatrie (neurotransmetteurs, protéine tau, phéromones au programme...) mais aussi dans ses descriptions des troubles psychiatriques. 

Le propos est  richement illustré de cas cliniques, glanés au cours de sa pratique ou auprès de ses propres chats.  Chaque cas est particulier, révélateur d'une comportement troublant qu'il faut  tenter de corriger ou d'apaiser. Où l'on comprend que c'est aussi souvent en expliquant mieux aux maitres les raisons de ces comportements que la paix se réinstalle. 

Un livre très intéressant !

 

 

24 mai 2023

Un couple

Un livre sur le couple face aux épreuves de la vie et aux montagnes russes de la relation amoureuse...Du déjà-vu me direz-vous. Oui, assurément pour le fond ! Sauf que toute l’ingéniosité du roman est sa forme. L’auteur choisit de façon extrêmement habile de raconter l’histoire par la fin. 

Premier chapitre : Alice et Jules, bientôt 90 printemps sont assis sur deux chaises au Luxembourg. Dès les premiers pages, on sent que la mémoire a des ratées mais que la tendresse, elle, est toujours là. Qu’est ce qui unit ces deux-là. Qu’ont-ils vécu, qu’ont-ils traversé ? Chapitre après chapitre, la pelote de leur vie se déroule en sens inverse. Le temps recule et chaque chapitre vient donner du sens au précédent, jusqu’à une fin (ou un début) terriblement émouvante. 

On referme le livre le cœur un peu serré, triste de quitter ces deux êtres drôlement attachants qui rappellent qu’une vie de couple est un long chemin semé d’embûches, qu’on peut décider de surmonter coûte que coûte.

9 mai 2023

Lectures d'avril

Le printemps est déjà là et de belles lectures aussi.

La nuit des pères 

Le choc du mois d’avril. Quel livre, quelle émotion ! 

Isabelle, est rappelée par son frère Olivier auprès de leur père, ancien guide de montagne, à qui l’on vient de diagnostiquer une maladie d’ Alzheimer. Un père qui n’a jamais su exprimer ses émotions, pas su dire à ses enfants l’amour qu’il leur porte.

Son frère resté auprès de lui, la sollicite depuis plusieurs mois pour ce weekend qu'elle repousse sans cesse. On verra dit-elle ...Pourquoi aller se faire mal, pourquoi se replonger dans un espace familial clos et empreint de souvenirs douloureux alors qu'on a réussi à s'en extraire tant bien que mal ? Peut-être justement pour tirer un trait final ou pour recoller les morceaux d'une histoire jamais explicitée. La maladie a parfois des vertus: elle ouvre les portes du souvenir enfoui et brise les vitres de la pudeur. 

Dans une langue absolument superbe, tantôt poétique, tantôt rocailleuse Gaëlle Josse nous livre un vrai bijou de littérature. Fini la gorge nouée.

 

Jaddo 

J’ai relu avec un immense plaisir Juste après dresseuse d'ours, qui m’avait, il y a près de 10 ans, émue, fait rire aux éclats et surtout convaincue que la médecine devrait être celle que raconte cette jeune médecin de ces premières années de fac à ses premiers remplacements : humaine et bienveillante. A garder sur la table de nuit pour tout épisode de morosité passager ! 


Un tesson d’éternité 

Anna Gauthier est pharmacien d’officine. Anna a tout pour être heureuse. Un mari aimant, un fils sans histoire qui s’apprête à passer le bac, une belle maison perchée sur la colline, une vue à couper le souffle et un métier qu’elle aime. 

Le cadre est posé. Tout semble impeccablement rodé. Sauf qu’un éclat va venir faire dérailler la machine. Son fils Léo est arrêté et mis en examen. La partition bien réglée de la vie d’Anna se met à sonner faux. Les souvenirs aigres remontent à la surface, le passé modeste, les traumatismes, les renoncements...

Je ne dévoile rien de plus et vous laisse découvrir ce roman déroutant ! (merci Delphine pour le conseil).


Stardust

Merci AS pour ce livre au style littéraire remarquable.

Écrit à 24 ans, publié à plus de 50, il retrace une période de la vie de son autrice, quand mère célibataire, immigrée camerounaise et SDF,  elle intègre un Centre de réinsertion et d’hébergement d’urgence parisien dans le 19e arrondissement.

Leonora devient Louise, une de ces « femmes de Crimée » où la folie des unes rencontre la solitude des autres. Un très beau livre sur la condition des femmes isolées.


L'art de perdre

Mais comment avais-je pu passer à côté de ce chef-d’œuvre ? Acheté il y a neuf ans, au moment de sa sortie, il m’était littéralement tombé ...